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VOLODIA POPOV, ou la peinture comme songe

Ecrire à propos de l'œuvre picturale d'un peintre que l'on affectionne, c'est accepter le caractère périlleux d'une telle entreprise.
Tout langage visuel est singularité. L’artiste a ses codes, son univers personnel, son style propre.
Il ne peut s'agir que d'un détournement maladroit et vain, une tentative aux fondements illusoires. Que peut donc signifier notre désir d'entendre ce qui se voit et se ressent?
"Lœil écoute" aimait à répéter Claudel...
Rappelons ici que la peinture ne peut être qu'art du silence et qu'elle ne se soucie que de l'espace du dedans. Il faut donc se résoudre à ne jamais rien dire de satisfaisant, de complet, de pertinent...
Et pourtant... Nous acceptons malgré tout de relever le défi. Dans cette confrontation avec l'œuvre, domine notre volonté de dire combien nous sommes touchés et émus par tous ces tableaux offerts à notre regard. Comme s'il s'agissait en quelque sorte de clarifier par le verbe nos sentiments éprouvés.


I - Aux origines, la Russie


Volodia Popov peint depuis son enfance à Mitchourinsk en Russie. C'est à l'Ecole de design industriel Vasnetsov à Abramstevo que Volodia Popov reçoit une solide formation graphique durant quatre années. En 1980, il entre à l'Académie des Beaux Arts Moukhina à Saint-Pétersbourg, au département de Peinture Monumentale. De 1985 à 1994, il réalise en collaboration avec son ami Vladimir Kostarnov de nombreuses commandes publiques à travers l'ensemble du territoire russe (villes de Riazan, Vladimir, Tambov, Mourom...)
En 1993, il devient membre de l'Union des Peintres de Russie, passage obligé à l'époque vers une professionnalisation.
Durant quelques années, Volodia Popov expérimente une peinture abstraite nourrie par sa connaissance de toutes les avant-gardes russes: cubo-futurisme, constructivisme, suprématisme...
Fervent admirateur de Malevitch, il ressent lui aussi ce "degré zéro" de la peinture, et réaffirme dès lors son besoin de narration par un retour à une expression figurative. Riche de ses travaux de mosaïste, fresquiste et sculpteur, il se concentre de nouveau sur l'espace plus intimiste de la toile.
L’année 2000 marque un tournant dans sa carrière artistique. A la suite de plusieurs expositions en France, il fait le choix de vivre et de créer à Paris, ville qui représente à ses yeux un creuset de jeunes talents, ferment idéal pour son inspiration créative.
Loin de vouloir rejeter son passé, Volodia Popov intègre son patrimoine classique russe dans ses œuvres grâce à une vision cosmopolite de l'art.
Son gout de la ligne et du rythme, ses choix de coloristes, la représentation frontales de ses figures, ses objets incarnés, l'enchantement narratif de ses peintures... autant de signes qui doivent être envisagés à la lumière de son héritage orthodoxe et russe. De l'art iconique slave, aux loubki et tréteaux, en passant par le génie russe de l'illustration des contes populaires, Volodia Popov accomplit avec brio la synthèse entre art oriental et art occidental, entre figuration et abstraction, entre réel et imaginaire.

II - Un art du ravissement


Volodia Popov aborde une variété de genres picturaux avec un bonheur tout particulier pour la figure féminine et les natures mortes. Grâce à un mélange de rigueur classique et de romantisme, étranger à toute volonté mimétique, Volodia Popov renonce à toute illusion "réaliste" et exprime son sens de la vie à travers une déformation consciente et lucide de la nature grâce à un lyrisme mélancolique, à la médiation du rêve et de la fable. Il s'agît d'une œuvre qui évolue dans une atmosphère magique, où prime la vie intérieure, la méditation, l'aspiration à la transcendance. L’énigme de la femme, le jaillissement d'un portrait, la féerie des objets... Pour Volodia Popov, ces grandes constantes qui constituent la base de son œuvre sont autant de possibilités où se joue son sens poétique. Chaque peinture offre au regard une délectation des sens qui permet le déplacement introspectif par une opération enchanteresse et donc magique. Le plaisir est la règle. Pourtant il ne faut pas se méprendre sur les objectifs de Volodia Popov. Il ne s'agit pas simplement d'une pure jouissance esthétique mais bien plutôt d'un dialogue entre sensibilité mélancolique et beauté plastique.

La figure feminine

Toute la peinture de Volodia Popov est habitée par la figure féminine. "Commune présence" dont parle René Char, elle habite l'univers onirique de ce peintre sensible. Le plus souvent installée dans une solitude introspective, elle est figurée dans une atmosphère de méditation et de recueillement. Sa présence se matérialise dans un contexte narratif atemporel. Elle semble comme en suspens entre ce monde et un autre indéfinissable.
Esseulée, elle révèle par ses attitudes délicates la grâce qui la définit.
C'est dans cette perspective que s'inscrit une œuvre telle que Café matinal. A la question "Que regarde-t-elle dans le miroir?" nous pourrions être tentés de répondre qu'elle dialogue avec le reflet de son image mais à y bien observer, la non concordance entre le reflet et l'inclinaison délicate de sa tête dément cette trop rapide affirmation. Le miroir est ici synonyme de passage et nous sommes conviés à envisager la teneur de ses rêveries solitaires.
Malgré la variété des représentations frontales, il y a dans le regard des femmes de Volodia un évitement de l'ordre de l'intime. C'est à la fois une pudeur déclarée qui évite tout voyeurisme et une présence-absence qui mène à l'introspection de l'âme.
Les formes du corps féminin sont idéalisées et sont autant d'allégories de la nature se confondant parfois avec elle par un jeu subtil de transparence et d'interpénétration des espaces du décor et de celui du corps féminin. Le peintre et le modèle est un brillant exemple de cet enchevêtrement sur un fond uni de matière. Le corps du modèle se mêle à l'acte créatif et nous assistons au mouvement de va-et-vient entre la femme, le peintre et le sujet de la création.
Le nu féminin fait partie des éléments récurrents de la peinture de Volodia Popov. La femme représente non seulement un corps magnifié mais aussi le symbole de la beauté et d'Eros. Pour Volodia Popov, le nu féminin est objet à partir duquel l'artiste crée la forme d'art qui répond à sa propre imagination.
Malgré des poses parfois lascives et la présence de nombreux symboles érotiques (cheveux longs, voiles transparents qui révèlent la nudité avec délice, présence de guitares aux formes suggestives...), demeure l'ambivalence du sentiment : beauté trouble et indéfinissable mélancolie.
En la personne de la femme nue, il semble se jouer la figure de Venus : cette beauté mystérieuse, sensuelle, personnage lunaire mythique aux qualités célestes. Outre la jouissance visible du corps féminin, ce sont les déclinaisons de toutes les formes d'un imaginaire poétique que nous révèlent les œuvres de Volodia Popov. Que ces femmes longilignes aux lignes courbes, délicates et rythmées se déploient en gestes voluptueux (on pense ici à une œuvre comme Danse sur une fleur), qu'elles apparaissent lascives dans un décor intérieur irréel, qu'elles soient abandonnées dans un intérieur rêvé (Beaux Rêves), ou qu'elles accomplissent un geste du quotidien (Café Matinal), toujours elles offrent au regard une image du désir et de la sensualité. Les peintures de Volodia Popov synthétisent parfaitement toute l'histoire du nu féminin dans l'art occidental.
La femme est bel et bien l'archétype de la beauté et de l'amour chez Volodia Popov et toute son œuvre est sous-tendue par sa présence lumineuse.

Le portrait

A côté de ses nus féminins, Volodia célèbre l'individu par la réalisation de nombreux portraits de figures le plus souvent isolées.
Il puise son inspiration à travers des personnages qu'il côtoie, aux hasards de rencontres, afin d'éviter toute tentative de sacralisation.
Ces portraits de protagonistes anonymes, issus du quotidien de l'artiste, expriment avant tout la rencontre avec une altérité saisie l'espace d'un instant. Ainsi, Volodia Popov accomplit de remarquables portraits en buste ou à mi-corps, de face ou de trois-quarts idéalisés comme pour dépasser la simple vision objective d'un visage.
Regards détournés, yeux mi-clos, ces visages révèlent des sentiments intérieurs volontairement dissimulés dont est exclue toute confrontation avec le spectateur.
Sans doute cette idéalisation lui permet de mieux rendre la nature profonde de ses modèles anonymes. Leurs attitudes délicates sont empreintes de retenue : les mains sont croisées ou reposent sereinement, le vêtement est simple et pudique. L’expression douce et légèrement triste du visage exprime une mélancolie contenue. Les allongements sinueux des traits et l'emploi de la ligne ne sont jamais purement décoratifs dans ses portraits. L’harmonie des tonalités de couleurs chaudes vient renforcer le sentiment de fragilité éprouvé. Par cette représentation, Volodia Popov nous parle avant tout d'humilité et d'humanisme.

Natures Mortes

Les natures mortes de Volodia sont omniprésentes dans sa peinture.
Tour à tour sujets à part entière d'un tableau ou intégrés à ses œuvres narratives, ces compositions d'objets témoignent de son gout pour la forme, la structuration de l'espace et l'ornementation.
Grâce à ses natures mortes, Volodia exprime toute la richesse décorative de sa peinture par un jeu subtil des effets de transparence et de matière. Les couleurs jaunes et or sont privilégiées afin de capter la lumière et d'accrocher le regard.
Les objets sont sélectionnés pour évoquer une atmosphère intimiste qui invite à la contemplation : calices, bouteilles, coupelles, verre, pots en terre, théières, vases, fruits tels citrons, poires et pommes... autant de formes sinueuses chez Volodia Popov qui défient toutes les lois de la gravitation.
Comme à son habitude, la composition peu profonde, les formes allongées et simplifiées aux lignes courbes révèlent un refus de tout exercice de virtuosité au profit d'une liberté onirique.
Volodia transfigure en effet les plus simples objets du quotidien et leur octroie dignité et présence. Un dialogue s'instaure entre ces éléments par l'autonomisation de leurs formes et leurs valeurs symboliques. La composition fermée du tableau Etagère n'est pas sans rappeler l'organisation des retables avec ses panneaux et sa prédelle. Chaque motif est isolé dans un compartiment qui vient stabiliser le sentiment d'équilibre précaire des bouteilles aux formes longilignes. Bandées, les bouteilles opaques sont ainsi individuées et semblent affectées de sentiments humains.

III - Entre métaphysique et onirisme : une œuvre poétique

II y a dans l'œuvre de Volodia quelque chose de l'ordre du symbole, de l'énigme, une inclinaison au rêve qui dépasse la vision qu'elle nous propose et en même temps nous parle au-delà des mots qu'elle induit.
Volodia est un idéaliste. Plutôt qu'une résultante de l'intellect, sa peinture se doit d'être poésie. Considérons un tableau comme Beaux Rêves : un nu féminin gracieux endormi sur un fond de lignes architecturales épurées. C'est la peinture d'une solitude essentielle dans la nuit. Le monde est en dehors c'est-à-dire hors de toute représentation rationnelle et logique. Il est flottant.
Œuvre sensuelle, elle témoigne de la prééminence de l'onirisme et du merveilleux au détriment du visible. A travers cette peinture, Volodia a fait le choix d'une oeuvre avant tout poétique, qui résonne non seulement de façon sensible mais aussi de façon onirique.

IV - Une synthèse réussie entre figuration et abstraction

La ligne et le dessin

A travers chaque peinture de Volodia Popov, on est frappé par son gout de la ligne, l'extrême pureté des contours, le confrontation qui s'opère entre verticalité et horizontalité.
"Je cherche la ligne parfaite dans chaque tableau", explique Volodia lorsqu'il parle du rôle essentiel qu'il accorde au trait et au dessin.
Sa formation de graphiste et son gout pour les illustrations de contes populaires russes lui ont permis très tôt de concevoir sa pratique picturale comme geste créatif avant toute chose.
Volodia Popov se dit influencé par le côté primitif et pur des estampes japonaises qui lui ont révélé l'absence de profondeur des compositions, les perspectives insolites, le caractère décoratif des courbes mais aussi une liberté pour traiter les positions de ses personnages.
Grâce à sa solide formation de sculpteur, il transpose sur la toile les problèmes plastiques de la sculpture par la simplification des formes et leur cloisonnement.

Une composition picturale libérée de toutes contraintes

Les compositions des peintures de Volodia Popov sont structurées selon les lois de la géométrie par le biais de formes planes libérées de toutes contraintes formelles rigides grâce à une construction à main levée. Aucun élément ne paraît superflu au regard. Epurée, la composition facilite ainsi la circulation libre du regard. De l'iconographie byzantine, Volodia Popov, retient la composition en perspective frontale inversée qui permet au spectateur de se concentrer sur la figure, positionnée au centre de la toile dans une attitude souvent hiératique. Excluant ainsi toute représentation réaliste, le regard est libéré du vraisemblable afin de mieux pénétrer un monde intérieur mystérieux.
Le sentiment d'équilibre précaire des différents éléments de la composition renforce le caractère évanescent de sa peinture.

La délicatesse des couleurs

Libéré de toute tentation réaliste et illustrative, Volodia Popov utilise une riche palette de couleurs aux tons chauds déclinés sans limites. Il joue ainsi avec la variété des possibilités sans rompre son désir permanent d'harmonie. Les carnations sont délicates, les couleurs et les lignes sont accordées, les rapports des tonalités sont nuancés, la lumière est introduite par ses subtiles gammes de tons jaunes et or.

Un travail de la matière

A l'image de la peinture d'icônes, Volodia Popov travaille ses fonds dans un esprit de permanentes recherches texturelles. Sa main se libère et donne relief à la matière par successions d'opérations variées selon l'effet recherché. Ainsi la peinture devient œuvre physique et exhibe sa matérialité.

L’art qui exprime la vie est mystérieux comme elle.
Elie Faure

L’ensemble des oeuvres de Volodia Popov présentées dans cet ouvrage dévoile sa capacité imaginative et son sens poétique. Si la création artistique est dépassement du réel, alors on ne peut qu'apprécier ce déplacement offert hors du temps.

Fatiha Amer